Objectif déficit public à 3% du PIB : un leurre économique et politique

Voici l’idée martelée par tous les gouvernements de droite comme de gauche depuis trois décennies : « Le déficit public ne doit pas dépasser les 3% de la richesse nationale (celle que l’on appelle en économie le produit intérieur brut, le PIB). »

Un chiffre à la une

Le déficit public de la France côtoie cette année les 4,5% du PIB. Objectif 3%, donc. C’est le chiffre que les économistes nous rabâchent. Le chiffre aussi que François Hollande brandit pour justifier les hausses d’impôts. Le chiffre qui fait les gros titres de la presse : « Effort historique de rigueur budgétaire en 2013 pour revenir aux 3% », titrait l’Agence France Presse. Ces 3% encore qui dictent la une des Echos : « Hollande impose un choc fiscal historique aux plus aisés » et « les crédits des ministères vont baisser« . Les 3% qui expliquent aussi pourquoi comme le titre Libération « l’état de guerre est déclaré » pour réduire les dépenses publiques. Et Le Figaro de s’appuyer sur ces 3% pour expliciter le calcul de la « facture fiscale ».

Belle mayonnaise. L’émulsion s’effondre avec une goutte de vinaigre : Le ParisienAujourd’hui en France raconte comment la loi d’airain du budget est née sur un coin de table, bricolée par un expert de la Direction du Budget, en 1981, à la demande de François Mitterrand.

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Monsieur 3%, c’est Guy Abeille. Un économiste inconnu du grand public alors qu’il est l’inventeur d’un indice économique incontournable dans notre quotidien.

L’incroyable invention du 3%

Pas besoin de sortir un graphique, des x et des y pour expliquer le chiffre. L’économiste se contente d’avouer : « On a imaginé ce chiffre de 3% en moins d’une heure, il est né sur un coin de table, sans aucune réflexion théorique. » Sans blague. Il continue : « C’était un soir de mai 1981. Pierre Bilger, le directeur du Budget de l’époque, nous a convoqués avec Roland de Villepin (NDLR : cousin de Dominique). Il nous a dit : Mitterrand veut qu’on lui fournisse rapidement une règle facile, qui sonne économiste et puisse être opposée aux ministres qui défilaient dans son bureau pour lui réclamer de l’argent. »

A l’époque Guy Abeille est jeune diplômé de l’Ecole nationale de la statistique et de l’administration. Il cogite – il faut bien – dans son bureau du Louvre, siège du ministère des Finances. « On avait besoin de quelque chose de simple », raconte-t-il au Parisien. Avec ses collègues, ils choisissent le produit intérieur brut, le PIB, parce qu’en « économie, tout le monde se réfère au PIB ». Fastoche.

Continuons de simplifier : ce sera un chiffre de déficit entier, sans virgule. Va donc ! Mais réfléchissons au contexte : « On allait vers les 100 milliards de francs de déficit, ça représentait plus de 2% de déficit. 1%? On a éliminé ce chiffre, impossible à atteindre. 2% ? Cela nous mettait trop sous pression. 3%? C’est un bon chiffre, un chiffre qui a traversé les époques, cela faisait penser à la Trinité. » Bon Dieu, c’est donc noté : 3% de déficit public. « Mitterrand voulait une norme, on la lui a donnée. On ne pensait pas que ça allait déborder au-delà de 1981 », explique-t-il. Une success story malgré eux.

L’ascension vertigineuse du 3%

Voilà que le petit 3% va s’inviter sur les grands podiums des discours politiques. D’après Guy Abeille, c’est Laurent Fabius alors ministre des Finances, qui le premier parlera du déficit en pourcentage. « 100 milliards de francs, c’était énorme, il a préféré parler de 2,6% ». Quant aux 3% ? « C’est Mitterrand qui le reprendra à son compte, lui donnant sa légitimité. Plus tard, cette référence sera théorisée – oui, thé-o-ri-sée – par des économistes et reprise dans le traité de Maastricht, devenant un des critères pour pouvoir intégrer la zone euro.»

Trente ans après, ce 3% rythme nos vies quotidiennes. C’est à lui que nos représentants se réfèrent pour construire— ou non — des écoles, des hôpitaux ou des crèches. Pour augmenter les impôts aussi, le 3% a bon dos. Pas de quoi se faire de la bile, rétorque Guy Abeille : « Nous sommes à l’origine de ça, mais nous avons eu beaucoup de complices. Et s’il n’y avait pas eu ces 3%, il y aurait eu un autre seuil pour les comptes publics. » Et puis, « Mitterrand aurait pu faire sa demande à l’Insee, par exemple, réputé plus indépendant. Non, il a choisi la direction du Budget », explique-t-il. Un service administratif qui sait composer avec l’air du temps. Un exemple? « Moi, j’étais chargé, au ministère de l’Economie, d’établir le chiffre du déficit au début des années 1980. On travaillait sans ordinateur à l’époque. Je ne trichais pas. Mais il fallait parfois comprendre les contraintes politiques. A l’approche des échéances électorales, de façon informelle, il n’y avait jamais rien d’écrit bien sûr, on me demandait parfois de bien vouloir faire le ménage dans les comptes. »

A quel saint faut–il brûler un cierge ?

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